Du décentrement

L’idéal de la cité grecque, selon l’helléniste Jean-Pierre Vernant, combinait la présence de l’espace privé, patronné par Hestia, déesse du foyer, et celle de l’espace public, patronné dès le seuil de la porte par Hermès, dieu du seuil, de la limite, des carrefours, des marchands et de la rencontre. Aujourd’hui le public se glisse dans le privé et Hermès a pris la place d’Hestia : il pourrait symboliser aussi bien la télévision, nouveau foyer de la demeure pourtant, que l’ordinateur, ou le téléphone portable. Cette substitution correspond à ce que le philosophe Jean-Luc Nancy a appelé une « crise de la communauté ». Sans doute pourrait-on parler à ce propos de “décentrement” : au décentrement du monde (avec l’émergence de nouvelles mégapoles et de nouveaux pôles de référence) s’ajoutent en effet le décentrement de la ville (focalisé vers ce qui lui est extérieur), le décentrement de la demeure (où l’ordinateur et la télévision prennent la place du foyer) et le décentrement de l’individu lui-même (équipé d’instruments de communication  — écouteurs , téléphones portables — qui le maintiennent en relation permanente avec l’extérieur et, pour ainsi dire, hors de lui-même).

Marc Augé, Pour une anthropologie de la mobilité (Manuels Payot, 2009) : p. 77 – 78

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